Publié le 5 août par Jean-Pierre ♫ - Dernier commentaire le 7 septembre

Conseils du Cadi de Samarcande au célèbre poète perse Omar Khayyam

- Es-tu le mécréant que certains décrivent ?
Plus qu’une question, c’est un cri de détresse que Khayyam ne déçoit pas :
- Je me méfie du zèle des dévots, mais jamais je n’ai dit que l’Un était deux.
- L’as-tu jamais pensé ?
- Jamais, Dieu m’est témoin.
- Pour moi, cela suffit. Pour le Créateur aussi, je crois. Mais pas pour la multitude. On guette tes paroles, tes menus gestes, les miens tout autant, ainsi que ceux des princes. On t’a entendu dire : « Je me rends dans les mosquées où l’ombre est propice au sommeil » …
- Seul un homme en paix avec son Créateur pourrait trouver le sommeil dans un lieu de culte.

En dépit de la moue dubitative du Cadi, Omar s’enflamme et renchérit :
- Je ne suis pas de ceux dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? Je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens éveillés ou comblés.

Les yeux pensifs, le cadi se lève, vient s’assoir à côté de Khayyam, pose sur son épaule une main paternelle. Les gardes échangent des regards ébahis.
- Écoute, mon jeune ami, le Très-Haut t’a donné ce qu’un fils d’Adam peut obtenir de plus précieux, l’intelligence, l’art de la parole, la santé, la beauté, le désir de savoir, de jouir de l’existence, l’admiration des hommes, et, je le soupçonne, les soupirs des femmes. J’espère qu’Il ne t’a pas privé de la sagesse, la sagesse du silence, sans laquelle rien de tout cela ne peut être apprécié ni conservé.
- Me faudra-t-il attendre d’être vieux pour exprimer ce que je pense ?
- Le jour où tu pourras exprimer tout ce que tu penses, les descendants de tes descendants auront eu le temps de vieillir. Nous sommes à l’âge du secret et de la peur, tu dois avoir deux visages, montrer l’un à la foule, l’autre à toi-même et à ton Créateur. Si tu veux garder tes yeux, tes oreilles et ta langue, oublie que tu as des yeux, des oreilles et une langue.

Amin Maalouf - Samarcande

Rien, ils ne savent rien, ne veulent rien savoir.
Vois-tu ces ignorants, ils dominent le monde.
Si tu n’es pas des leurs, ils t’appellent incroyant.
Néglige-les, Khayyam, suis ton propre chemin.

Omar Khayyam – Les Rubaïyat

Quel homme n’a jamais transgressé Ta loi, dis ?
Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis ?
Si Tu punis le mal que j’ai fait par le mal,
Quelle est la différence entre Toi et moi, dis ?

Omar Khayyam– Les Rubaïyat

Les Roubaïat d'Omar Khayyâm I